Promenade littéraire vernonnaise
D'Anatole France à Charles Morgan
Ils sont passés à Vernon ou y ont séjourné
et, dans leurs écrits, ils ont évoqué la "petite ville"
et les bords de la Seine.
Certains auteurs y ont situé un épisode d'un de leurs romans,
d'autres ont présenté la cité, d'autres enfin se sont
contenté de la mentionner au détour d'un paragraphe. Alors,
quelles impressions Vernon a-t-elle laissées
aux écrivains de passage? Voici une promenade littéraire
non exhaustive chez les hommes de lettres qui, dans l'une de leurs oeuvres,
ont décrit ou fait allusion à Vernon.
A tout seigneur, tout honneur ! Commençons par Anatole
France qui dans un texte bien connu, décrit "la petite ville" qu'il
put admirer lors d'un séjour à Vernon chez son ami le poète
Frédéric Plessis. Il publia en 1887 plusieurs articles dans
"Le Temps" et les repris ensuite dans "Pierre Nozière"
dont la première édition date de 1899. Jadis, les
élèves des écoles vernonnaises apprenaient ce texte
par coeur :
"C'est une petite ville située aux confins du Beauvaisis et de la
Normandie, dans l'ancien pays du Vexin. La Seine, bordée de saules
et de peupliers, coule à ses pieds ; des bois la couronnent. C'est
une petite ville dont les toits d'ardoise bleuissent au soleil, dominés
par une tour ronde et les trois clochers de la vieille collégiale.
La petite ville fut longtemps guerrière et forte. Mais elle
a dénoué sa ceinture de pierre, et voici qu'aujourd'hui,
silencieuse et tranquille, elle se repose de ses antiques travaux. C'est
une petite ville de France ; les ombres de nos pères hantent encore
ses murailles grises et ses avenues de tilleuls taillés en arceaux
; elle est pleine de souvenirs. Elle est vénérable et
douce..."
La "Porte normande" est plutôt située aux confins de l'Ile de
France, mais peu importe, la description du Vernon de la fin du XIXe est
charmante. Pour l'écrire Anatole France s'était inspiré
d'une pièce de théâtre publiée par Louis Benoît
Picard intitulée "La Petite Ville" et publiée dès 1801
ainsi que de l'Histoire de Vernon d'Edmond Meyer (1875).
Une ancienne mercière
Quelques années auparavant, en 1867, Emile Zola fait allusion à
Vernon au début de son roman "Thérèse
Raquin".L'écrivain connaissait notre ville puisqu'il avait accompli
de fréquents séjours à proximité, dans un hameau
de Bennecourt.
"Madame Raquin (la belle-mère de l'héroïne)
était une ancienne mercière de Vernon. Pendant vingt-cinq
ans, elle avait vécu dans une petite boutique de cette ville. Quelques
années après la mort de son mari, des lassitudes la prirent,
elle vendit son fonds (...). Elle loua moyennant quatre cents francs, une
petite maison dont les jardins descendaient jusqu'au bord de la Seine.
C'était une demeure close et discrète qui avait de vagues senteurs
de cloître ; un étroit sentier menait à cette retraite
située au milieu de larges prairies ; les fenêtres du logis
donnaient sur la rivière et sur les coteaux déserts de l'autre
rive".
Justement, sur la rive droite, tout près de Vernon se trouve Giverny
où s'est installé le fondateur de l'impressionnisme. Dans ses
"Vers de circonstances" écrits à la fin du XIXe siècle,
Stéphane Mallarméa consacré ses strophes aux peintres
Manet, Degas, Helleu mais aussi Monet :
"Monsieur Monet, que l'hiver ni
L'été sa vision ne leurre,
Habite, en peignant, Giverny
Sis auprès de Vernon, dans l'Eure."
A peu près à la même époque, mais dans un genre très différent, l'humoriste Alphonse Allais fait lui aussi allusion à Vernon. Dans ses "Oeuvres anthumes" (par opposition aux oeuvres posthumes!) publiées en 1892, l'une de ses nouvelles intitulée "Royal Cambouis" évoque "les bons tringlots" du "train des équipages". Son héros, Gaston de Puyrâleux, en garnison dans notre ville, s'exclame : "Vernon s'entoure de charmants paysages, mais personnellement c'est un assez fâcheux port de mer. Pour ne citer qu'un détail, ça manque de femmes, ô combien! Des femmes dignes de ce nom, vous me comprenez ?"
"Les charmes du paysage"
Des oeuvres plus récentes comportent des allusions à
Vernon. Ainsi, dans ses "Mémoires d'une jeune fille rangée"
publiées en 1958, Simone de Beauvoir raconte qu'elle fut invitée
avec sa soeur à Meulan où les parents de sa meilleure
amie avaient une maison. Elle poursuit : "Les garçons nous
emmenèrent en barque sur la Seine : l'aînée des filles,
âgée de vingt ans, nous conduisit en taxi jusqu'à Vernon.
Nous suivîmes la route de corniche qui domine le fleuve. Je fus sensible
aux charmes du paysage..."
Dans son roman "Aurélien" publié en 1944, Louis Aragon situe
l'action aux environs de Vernon. Il faut aller y chercher des lettres à
la poste avant d'admirer le cours de la Seine. "On arrivait ainsi
insensiblement au confluent de l'Epte et de la Seine, où il fallait
refluer en amont de la petite rivière pour passer, si on voulait continuer
plus haut, après cette propriété abandonnée,
avec sa maison de bois aux volets clos. (...) La même Seine. Ses chalands
qui glissent par miracle. Avec une incompréhensible humanité
à bord. Des gens qui semblent passer la vie comme ça, debout,
immobiles, emportés..."
Vernon n'a pas été évoqué seulement par des
écrivains français. Charles Morgan, auteur anglais disparu
en 1968, y situe un épisode de son roman "Le Voyage" publié
en 1940. L'action se situe à la fin du XIXe siècle et
deux amants, Thérèse et Barbet, arrivent à Vernon par
la Seine.
"Ils contemplèrent la rivière en silence jusqu'à
ce que le Gabriel d'Estrée (le bateau qu'ilss ont emprunté
pour venir à Vernon) eût passé hors de vue. Pendant
ce temps, les baigneurs s'étaient habillés et avaient disparu.
Rien ne venait briser la surface de l'eau. Au lieu de revenir par l'avenue
et la ville, ils suivirent le bord du fleuve. Losqu'ils quittèrent
le terrain découvert où ils étaient assis, leur chemin
se resserra entre un mur de jardin et un parapet très bas (...) puis
ce chemin s'élargit, devint une route flanquée d'un
côté par des maisons et de l'autre par un large talus herbeux
; il était boisé au début, mais se changeait vite en
berge dénudée, parsemée de pieux qui servaient à
amarrer les péniches la nuit. Au bout de la rangée des maisons,
la route, dans un brusque tournant vers l'intérieur, rejoignait la
rue principale de la ville, et là, dans cette courbe, se trouvaient
l'hôtel et la cour des "Trois couronnes".
Morgan qui est certainement venu à Vernon avant d'écrire son
roman fait sans doute ici allusion à l'ancienne auberge des "Trois
brocs couronnés".
Au terme de ce florilège, certains constateront sans doute que l'anthologie demeure incomplète : d'autre écrivains auraient pu être cités comme Victor Hugo ou Maurice Leblanc... Toutefois, dans les oeuvre littéraires, les allusions à Vernon sont somme toute assez rares. Peut-être que la "petite ville" ne tient pas trop à s'afficher et qu'elle a su rester modeste, "silencieuse et tranquille"...
André Goudeau